Entretien : Delfyne Gwenn pour Clair de Lune

  • Le 11/07/2021
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Delphyne g

Bonjour Delfyne, bienvenue dans cet entretien informel et bien sûr parmi les auteurs de Kelach avec ta trilogie L’Héritage des Feä dont le tome 1, Clair de Lune, vient de paraître.

Bonjour, Grand Manitou des Éditions Kelach, et merci pour ta confiance.

 

Tu es une jeune autrice, même si tu as déjà publié quatre romans en anglais. La question qui me brûle la langue est : pourquoi en anglais ?

L’anglais est une langue qui me parle tant… souvent plus que le français. Pour une raison étrange, les mots me viennent plus facilement. Comme si ma manière de penser, finalement, était structurée à l’anglaise.

C’est une langue qui a absorbé tant de cultures (200 000 mots au dictionnaire), qui est tellement subtile qu’on peut découvrir des mots nouveaux après plus de quinze ans de pratique ; je ne m’en lasse pas.

À mon sens, plus on étudie les langues étrangères, plus on apprécie sa propre langue. Quoi de mieux que quelques notions de latin, de grec, d’allemand et d’anglais pour appréhender l’évolution de la langue, et les influences dans notre bon français ?

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Je viens de lire pour la deuxième fois Clair de Lune, cette fois avec le regard du lecteur et non celui du Lutin Sélectionneur. J’y ai vraiment pris beaucoup de plaisir. Je ne doute pas que pour toi l’écrire fût aussi un plaisir. Mais le travail d’écriture est également aussi un travail. Comment procèdes-tu ? As-tu d’abord une phase créative pure où tu construis le squelette de ton histoire puis tu passes à l’écriture, ou est-ce plus intriqué que cela, l’écriture pouvant alors amener à des changements majeurs ?

Ce roman est né d’un rêve, lors d’un voyage au Québec. Un rêve très construit, comme si les personnages m’imploraient de leur donner vie. Comme s’il me fallait raconter l’histoire qui avait mené ces personnages à ce point précis, cette charnière de leur existence. Vous retrouverez cette scène à la fin de l’histoire, au milieu du tome 3.

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Forte de cette inspiration, j’ai d’abord construit l’histoire à l’aide d’un grand tableau qui courait sur plus de trente ans. Il s’est peuplé de lui-même. Puis j’ai commencé à poser les mots, pour peindre ce monde qui m’était venu. Je le souhaitais médiéval, mais pas aussi brutal que ce qu’on peut lire d’ordinaire. Féerique, mais subtil.

Revenir au français m’a été difficile, j’ai réécrit ce roman 5 fois, avec l’aide de bêta-lecteurs, avant de le soumettre à Kelach. Il en avait bien besoin pour que je puisse reconnecter avec mon style.

Dans la foulée, j’ai écrit le tome 2, et presque terminé le 3 pour m’assurer de la cohérence. Je navigue sans cesse entre mes millions de fichiers, de cartes et de listes de personnages pour que tous ces fils s’imbriquent correctement. Comme une tapisserie dont on ne travaille qu’une couleur à la fois. J’ai parfois l’impression de faire de l’impressionnisme.

À chaque réécriture, certains événements changent. Mais la ligne principale reste immuable ; elle est écrite par les fées.

 

Sans divulgâcher, peux-tu nous présenter brièvement l’histoire ?

L’Héritage des Feä met en scène deux jeunes âmes qui tentent de trouver leur place dans un monde très ancré dans ses racines. Gweth, un jeune soldat, fait ses classes militaires qui le mèneront à servir son royaume dans la guerre qui les oppose au pays voisin.

Helya, jeune fille de campagne, apprend à utiliser l’art de la guérison qui court dans sa famille. Guidée par les Feä, les ancêtres féeriques du royaume de Nestryn, elle sera l’instrument involontaire du changement de la destinée de Gweth.

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Je sais que les étiquettes sont faites pour être outrepassées, mais es-tu d’accord avec moi pour dire que nous sommes dans de la light fantasy ou du médiéval fantastique ? C’est-à-dire un monde imaginaire d’époque médiévale sans une flopée de créatures ou de peuples étranges, ni même de magie omniprésente ?

La catégorie médiéval fantastique correspond bien à ce roman ; la magie y reste discrète.

 

N’as-tu pas peur que ton roman, loin des éléments de la fantasy habituelle, décontenance les lecteurs habitués aux boules de feu, haches d’armes et immondes trolls ?

C’est possible, je l’avoue. Je ne souhaitais pas écrire le énième roman de fantasy ; j’en ai trop vu sur les plateformes où sont publiés mes romans anglais. Certains sont excellents, certes, mais le genre convient mieux à des récits épiques qu’à l’introspection. Mes héros sont humains comme vous et moi, et le monde dans lequel ils évoluent leur permet de sublimer cette humanité, plutôt que de donner dans la surenchère d’événements mortels.

 

Du fait de ce monde quasi réaliste, comme tu le disais, tes personnages se rapprochent de nous, humains ordinaires, avec nos faiblesses et nos fragilités. C’est d’ailleurs là la beauté et la force de ton récit, de faire de ces gens simples des héros en devenir. Cette parole donnée aux « communs » est-elle une caractéristique de ton écriture en général ou s’est-elle imposée dans L’Héritage des Feä du fait des thèmes abordés ?

Quelle excellente question ! Je ne m’étais jamais penchée sur mon amour du commun et de l’humanité. C’est maintenant chose faite. Parce que notre monde est construit par des humains, j’aimerais mettre en lumière qu’il est possible, pour chacun, d’affronter ses démons pour s’élever.

L’Héritage des Feä aurait pu être beaucoup plus magique, j’ai eu quelques suggestions pour "forcer" le trait. Je fuis la toute-puissance – et les deux ex-machina – pour deux raisons : la première, c’est qu’il est très difficile de maintenir une cohérence dans un récit lorsque les personnages ont les pleins pouvoirs. La seconde, c’est que la fantasy ne s’adresse pas aux mêmes émotions, aux mêmes ressources. Ni aux mêmes lecteurs.

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Tu nous plonges dans un conflit qui dure de longs mois. Avec force habilité, tu nous le fais vivre de l’intérieur tout en gardant une certaine distanciation avec le récit direct d’affrontements à répétition. Tu jongles entre ceux qui vont au combat et ceux qui restent en arrière afin de nous faire ressentir l’affliction de tous et au final les dégâts physiques et psychologiques d’un tel combat. Personnellement, cela m’a réellement frappé en plein cœur, toute cette absurdité et cette misère que tu imposes avec subtilité. Est-il important pour toi que l’auteur use de son histoire pour faire passer des messages ? Et donc, ce dégoût de la guerre, est-ce un message que tu as voulu faire entendre ?

Lorsque je lis, je n’ai pas besoin qu’on me transmette un message. Bien souvent, il est inconscient, et le déchiffrer est alors un excellent jeu de pistes. Parfois même, il est peu savoureux ; j’en profite pour l’oublier.

Pour ma part, c’est plutôt le message qui s’est adressé à moi. On ne traite pas assez du stress post-traumatique du soldat. Il s’est imposé parce que Gweth est un jeune homme plein de vie et de belles intentions ; il ne peut que souffrir d’avoir participé à des tueries.

Je ne dénonce pas la guerre en tant que telle ; je comprends pourquoi certains peuples doivent s’y résoudre. Le roi Ethayn, commandant des armées de Nestryn, n’a d’ailleurs aucune envie de déclarer la guerre à ses voisins ; il n’a pas le choix.

Mais il serait dommage de nier l’impact sur la population, et encore plus sur nos soldats. C’est un message de soutien à ceux qui sont partis à la guerre, et qui en sont revenus sans savoir ce qu’ils avaient laissé en arrière.

Je recommande d’écouter Replica de Sonata Arctica. Cette chanson résume bien la situation.

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Il n’en reste pas moins que ton histoire s’ouvre à la beauté et à une certaine forme de féerie, même si ce n’est pas de la réelle magie. J’ai plusieurs passages en tête où tes mots servent la majesté d’un instant (mais je n’en parlerai pas pour laisser la surprise aux lecteurs). La beauté, le rêve ou l’espoir participent-ils selon toi à l’équilibre du monde, à pallier ses horreurs et injustices ?

Je crois même que la beauté et le rêve doivent, au quotidien, repousser les injustices. Car personne ne naît avec l’envie de nuire ; si la féerie était plus présente en ce bas monde, nul doute que les horreurs seraient moins nombreuses.

 

Le titre de ta trilogie L’Héritage des Feä reflète très bien la notion de passation des traditions, des connaissances, mais aussi des valeurs. L’héritage spirituel est-il, pour toi, d’une grande importance, voire même un devoir ?

Un devoir, non. Chacun fait sa route, et embrasse, le moment venu, l’héritage spirituel qui lui convient. La foi, la famille, les traditions régionales… la spiritualité s’exprime sous tant de formes. Je trouve plus facile de vivre lorsqu’on peut se reconnecter avec ses racines, c’est vrai. La vie apparaît sous un autre angle.

Le plus important, pour moi, c’est de se reconnaître dans ces valeurs sans y avoir été contraint. C’est pour cette raison que le royaume de Nestryn ne possède aucune religion officielle.

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Je pourrai encore discourir un long moment, tant ton texte est original et inspirant et j’ai hâte de pouvoir lire la suite. Je me pose de nombreuses questions sur l’évolution que tu vas donner à ton monde et à tes personnages qui vont continuer de grandir et vieillir… mais aussi de mourir, car tu n’hésites pas à faucher ceux-ci lors de cette guerre cruelle. Toutefois, pour ne pas en dévoiler trop, nous allons inviter les lecteurs à tout découvrir dans L’Héritage des Feä.

Je te remercie donc pour cet entretien et te laisse juste les mots de la fin.

Allons, allons… la majorité a survécu :D

Je m’attelle à la suite, promis ! Il est déjà bien avancé, quelques coups de hache, et il sera prêt à être livré à ma directrice de collection.

J’espère que ce roman inspirera mes lecteurs tout autant qu’ils t’ont inspiré. J’ai surtout hâte de savoir quelle corde a vibré en eux, dans quel.le personnage/situation ils se sont reconnus. N’hésitez pas à m’écrire via mon site www.delfyne-gwenn.fr.

Il ne reste plus à nos lecteurs, qu'à lire Clair de Lune.

interview Delfyne Gwenn Clair de Lune Héritage des Faë Light Fantasy

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